
Misère du néo-conservatisme
L’objectif des néo-conservateurs est d’exporter le modèle démocratique occidental par le biais de guerres “humanitaires” censées apporter paix, liberté et pax america-cola au monde entier, et en particulier au monde arabe opprimé par de cruels dictateurs ultra-conservateurs (sic). Cet impérialisme de la Liberté rappelle les révolutionnaires français du 19ème siècle qui enflammèrent l’Europe avec de “bonnes” intentions similaires. Mais le mouvement a des origines intellectuelles plus récentes encore : le City College of New York (CCNY) où la plupart des papes du néo-conservatisme américain ont passé leur jeunesse dorée à répandre la bonne parole trotskiste… Comme quoi, selon l’époque et les circonstances, passer de l’oeil de Moscou à celui de Washington est plus aisé qu’on ne le pense.
Du côté français de l’Atlantique, l’anti-américanisme primaire est très répandu. Il s’accompagne très souvent d’un pacifisme bêlant dont la logique menace les défenses immunitaires des nations. De fait, on peut aisément comprendre qu’en réaction à ce gloubi-boulga idéologique, certains aient un besoin compulsif de se prendre pour le héros de la saga Rambo, s’imaginant botter le cul de Ben Laden comme des Viets hier et de tous ceux qui se mettront en travers de leur route… Soit. Mais à quoi bon vouloir rentrer dans le lard de tous les Arabes qui piétinent la bannière étoilée, de faire des moulinets militaristes pour chanter sur un air nietzschéen la volonté de puissance d’un Occident en guerre, alors que l’objectif de cette croisade est d’imposer le modèle occidental et son parlementarisme véreux, sa décadence dans les moeurs, son anarchie morale et sa société de consommation exaspérante ?
On peut légitimement s’interroger : tant de violence et de culte de la virilité militaire au service d’une utopie de Bisounours, en l’occurence le droit-de-l’hommisme ? Le fossé entre les moyens mis en oeuvre et la fin recherchée est saisissant. C’est d’ailleurs tout le malheur des néo-cons : ils ont les moyens mais pas les idées, ils rêvent d’Ordre avec un “O” majuscule mais leur passion de l’autorité est celle d’un caïd de cours de récré qui va rosser son voisin pour lui voler son goûter. Appelons ça le “syndrôme Dantec”, écrivain respectable dans l’oeuvre duquel on trouve à boire et à manger (et du bon souvent) mais dont les grands écarts intellectuels le discréditent en partie : particulièrement cette tendance à se réclamer de Joseph de Maistre et de la pensée contre-révolutionnaire française tout en chantant les louanges des néo-conservateurs américains alors que ceux-ci sont des robespierristes new look.
Tout cela pour dire que le néo-conservatisme est un positionnement intellectuel à bas coût : il est le frisson fasciste du pauvre, l’autoritarisme du petit teigneux, la drogue douce des camés au bruit de bottes, mais qui ne portent pas de Doc Martens de peur de passer pour d’horribles fachos. Alors, je me pose la question : quel intérêt ? Où est le rêve, la grandeur, l’ambition même ? Nulle part. C’est fade. Ce qui n’empêche pas les néo-cons d’être un peu trop sûrs d’eux, comme Daniel Pipes par exemple. Celui-ci, constatant que seuls 6% des spécialistes récemment interrogés pensent que les Etats-Unis sont en train de gagner la guerre d’Irak, explique cette situation par le fait que “l’islamisme progresse partout (hors d’Iran)” (Cours d’Islam accéléré pour l’Amérique, 11/09/2007). On appréciera la rapidité de l’analyse. Dans le même article, il cite l’éditorialiste Salim Mansur : “la démocratie libérale n’est pas une idéologie moins armée que l’idéologie islamiste”. Or, c’est là que ça devient intéressant.
Puisque la démocratie et les Droits de l’Homme sont l’alpha et l’oméga de la pensée néo-con (car on fait la guerre en leur nom), empêchera t-on les islamistes “modérés” - au mépris du premier amendement de la constitution américaine - de se regrouper, de prêcher et d’appeler “pacifiquement” au djihad meurtrier ? Si oui, alors la démocratie est “armée”. Mais sommes-nous toujours en démocratie ? Si non, l’homo democraticus s’enfoncera lentement mais sûrement dans les marécages d’une histoire irakienne qui lui est étrangère, comme l’armée américaine au Vietnam, piégée par une jungle profonde et inconnue. Mais que ce soit le premier ou le second cas de figure qui l’emporte, il y aura toujours une résistance et des tentatives d’insurrections sanglantes dont les Irakiens seront toujours les premières victimes. Et au final, comment distinguer l’état de guerre de la paix puisque la violence ne cesse jamais ?
Quoi qu’en pensent en secret les néo-cons tricolores, rêvant de Bush comme d’autres s’enthousiasmaient hier pour la Division Charlemagne (voir à ce sujet For Europe : The French Volunteers Of The Waffen-SS (2005) de Robert Forbes), leur croisade est perdue d’avance parce que dotée d’un vice de fabrication insurmontable : exporter les Droits de l’Homme, c’est tuer et opprimer en leur nom… Ce n’est donc déjà plus les “Droits de l’Homme”. Et cela, certains think-tanks l’ont bien compris en plaidant pour l’instauration d’une “dictature d’union nationale” (voir l’analyse de Georges Malbrunot dans le Figaro du 15 septembre 2007) afin de sortir l’Irak du chaos actuel. Avoir renversé un dictateur pour reconnaître in fine qu’il va falloir le remplacer par un autre… Quel remarquable aveu d’échec !
Le néo-conservatisme est une immense farce. Et ce serait comique si certains n’y croyaient pas dur comme fer. Le néo-conservatisme est une erreur de la pensée, il se contredit par la force des choses et ne résiste pas à l’épreuve des faits. Du moins, souhaitons-le. Car en tant qu’Européens, nous ne connaissons que trop bien les ravages des défenseurs auto-proclamés de la Liberté. L’avenir nous dira si les Jacobins gagnent toujours la bataille.
Pierre Chatov
|

|