
Les véritables enjeux de la malbouffe
La “malbouffe” est un sujet assez récurrent dans les médias, c’est un peu ce
qu’on appelle un “marronnier” pour les magazines qui sortent régulièrement des
“dossiers” sur ce thème. Le sujet est toujours traité de façon parcellaire, soit sous
l’angle du spectaculaire, avec notamment la mise en avant des problèmes d’obésité
(dans nos sociétés obsédées par la minceur, le “gros” inquiète donc fait vendre)
ou avec une approche vaguement psychologisante du type “bien manger pour être
bien dans sa peau ou bien dans ses fringues” (souvent dans la presse féminine).
ce traitement médiatique récurrent
mais toujours partiel et souvent
médiocre peut conduire à une sorte
d’agacement vis-à-vis de ce sujet. On
peut en effet être amené à hausser les
épaules en se disant que “oui, bien sûr,
c’est préférable de manger de bons produits
que des mauvais mais après tout,
ce sont là des problèmes de riches, de
déjà trop nourris et il y a des questions
autrement plus importantes et urgentes
que celle-là”.
Donc, pour bien voir et comprendre
de quoi il s’agit réellement, ce que recouvre
concrètement ce terme de malbouffe,
bref quels sont les vrais enjeux, et ils
sont cruciaux, de ces problématiques de
bonne alimentation, il faut se pencher
non pas sur la “presse” mais sur les études
scientifiques et les rapports des
autorités sanitaires internationales.
On peut ainsi, par exemple, étudier un
rapport de l’OMS, intitulé “Stratégie
mondiale pour l’alimentation, l’exercice
physique et la santé”, qui nous apprend
notamment que les dérives de l’alimentation
sont l’une des toutes premières
causes de mortalité planétaire.
L’OMS estime ainsi que 60 % des
56 millions de décès annuels viennent
de maladies chroniques (cardio-vasculaires,
diabètes, cancers) dues à l’hypertension,
l’hypercholestérolémie, une
trop faible consommation de fruits et
légumes, l’obésité, la sédentarité et le
tabagisme, tous facteurs de risque qui
sont liés à l’alimentation et à l’exercice
physique.
Conclusion : la malbouffe tue. En Europe,
on estime, chiffre totalement effroyable,
à 100 000 le nombre de décès d’enfants
dues à des causes “environnementales”
au sein desquelles l’alimentation tient
une place centrale. Et la malbouffe ne tue
pas qu’en Occident, contrairement à une
idée assez largement répandue.
L’évolution est la même dans les pays
pauvres, y compris au sein des couches
les plus défavorisées. Les maladies
cardio-vasculaires font 17 millions
de morts chaque année, dont 80 %
dans le tiers-monde. 20 % des enfants
de Pékin sont obèses. L’Inde compte
désormais 52 millions de diabétiques,
la Chine, 22, l’Indonésie, 6 millions. Les
conséquences sanitaires d’une alimentation
déséquilibrée et de mauvaise
qualité sont devenues un problème
planétaire et non un “problème de
riches” comme on l’entend souvent.
L’OMS prévoit ainsi que, dans les seize
ans à venir, la mortalité provoquée par
ces maladies dans les pays pauvres sera
plus importante que les maladies infectieuses.
Pour conclure ce rapport, l’OMS recommande,
comme ébauche de solution,
de limiter la consommation de sucres,
de sel et de graisses, et de consommer
davantage de fruits et légumes de bonne
qualité. Et pour atteindre ces objectifs,
l’OMS encourage les Etats à taxer les
sucres et les graisses et à réglementer
la pub, afin de mettre les industriels et
les distributeurs sous pression. Vu les
masses financières en jeu, il est bien
évident que ces “recommandations” ne
seront jamais suivies.
Quoi qu’il en soit, ces divers éléments
montrent bien que la lutte contre la malbouffe,
loin d’être accessoire, est une
question cruciale de santé publique sur
laquelle les scientifiques ont commencé
à s’intéresser quand ils se sont rendus
compte que malgré l’amélioration sans
précédent du confort, de la salubrité des
logements, de l’hygiène collective et
individuelle, les dépenses de santé des
pays occidentaux explosaient littéralement
et qu’on assistait même à une
multiplication de certaines maladies
comme les cancers.
Dans cette lutte vitale contre la malbouffe,
il y a deux aspects : les habitudes
alimentaires et la qualité des produits.
Et c’est bien sûr sur ces deux points
conjointement qu’il faut travailler car il
serait absurde d’encourager les gens à
manger plus de fruits et légumes s’ils
ingurgitent des pommes ou des haricots bourrés de pesticides et de produits
chimiques divers.
Donc face au désastre sanitaire que
nous venons de décrire, que faire ?
Et bien tout d’abord : véritablement se
convaincre de l’importance et de l’urgence
de ce combat contre la malbouffe
et l’industrie agro-alimentaire qui la
rend possible. Je pensais personnellement
que c’était une chose acquise et
partagée quasiment par tout le monde.
Je me suis rendu compte que je me trompais,
que ce n’était pas le cas, et que certains,
au sein même de la mouvance
identitaire, s’indignait de la “propagande
écolo” et s’offusquaient que l’on “mette
en accusation” certains agriculteurs.
On peut toujours, en effet, avoir une
vision complotiste du réel, penser que
les études scientifiques sont truquées,
que les ONG mentent et qu’il y ait une
sorte de grand complot écologiste visant
à établir un épouvantable “fascisme
vert”, mais même dans cette optique, il
apparaît tout de même difficile de penser
que les écologistes, toutes tendances
confondues, aient plus de moyens de
pression et de lobbying que l’industrie
pharmaceutique, l’industrie pétrochimique
et la grande distribution réunies,
superpuissances financières qui sont
derrière les modes de consommation alimentaires
actuels.
Donc première étape de la lutte contre
la malbouffe : la prise de conscience.
Pour ce faire il y a bien entendu des
livres mais aussi des documentaires.
Et actuellement on peut en découvrir
un excellent en salle, “Nos enfants nous
accuseront”. C’est un “film militant”,
donc porteur de toutes les imperfections
et les lourdeurs des oeuvres militantes,
souvent un peu trop démonstratives et
didactiques, mais c’est un film qui reste
néanmoins passionnant par les éléments
qu’il met en lumière et les solutions
alternatives qu’il présente.
Encore une fois, à ceux qui hurlent à
l’odieuse propagande “bobo-gauchiste”,
on pourra rappeler quand même que
ce documentaire n’est joué que dans
une seule et unique salle à Paris, au
Lucernaire, et dans quelques villes
de province, ce qui est tout de même
assez modeste comme imposition propagandiste,
surtout au regard des
centaines d’enseignes de fast-food,
aux milliers d’affiches et aux centaines
de spots publicitaires, etc. ventant les
mérites de l’alimentation issue de
l’industrie agro-alimentaire et de la
grande distribution.
Une fois cette prise de conscience
effectuée, comment agir concrètement ?
Au niveau politique et collectif tout
d’abord, une voie qui peut être suivie
est celle consistant à militer, comme le
fait notamment le syndicat agricole la
Coordination Rurale, pour “l’exception
agriculturelle”, c’est-à-dire la sortie de
l’agriculture de l’Organisation Mondiale
du Commerce, afin que celle-ci ne soit
plus soumise aux logiques libérales et
spéculatives mais tournée vers la qualité
et l’autosuffisance alimentaire.
Ensuite, au niveau individuel, personnel,
qui est peut-être le plus important
et en tout cas le plus immédiatement
possible à mettre en oeuvre, il convient
tout simplement de changer ses habitudes
et de renouer avec une alimentation
saine au quotidien.
Ainsi, dans ses achats d’alimentation,
les principes de base doivent être le
moins de produits transformés possible,
des produits de saison et des produits de
proximité. Donc produits frais, si possible
issus de l’agriculture traditionnelle
dite “bio”, et aliments produits au plus
près du lieu de consommation. Pour ce
faire, il existe différentes méthodes, la
participation à une AMAP, la fréquentation
des Coop Bio, l’achat direct aux producteurs,
etc.
Alors bien sûr, cette façon d’acheter
exige de faire un minimum de cuisine. Or,
l’objection que l’on entend souvent est
“le fameux manque de temps” de nos
générations d’hyperactifs surbookés.
Pour y répondre, prenons simplement
quelques chiffres :
De 1900 à nos jours, le temps de travail
est passé de 100 000 heures à 85 000
heures tandis que l’espérance de vie de
son côté passait de 50 à 72 ans. Nous
vivons donc beaucoup plus longtemps
que nos ancêtres mais malgré cela nous
travaillons beaucoup moins.
Le travail qui représentait en 1900, 25
pour cent du temps de vie, n’en représente aujourd’hui plus que 11 pour cent.
Le pourcentage du temps de vie consacré
aux loisirs a suivi le chemin inverse,
passant de 11 à 25 pour cent. Nous avons
donc plus de deux fois plus de loisirs que
nos arrières grands parents.
Ces chiffres montrent bien que la
fameuse excuse du “manque de temps”
n’est pas tenable, pour ne pas dire qu’elle
est ridicule.
Ce qui donne le “sentiment” de “manque
de temps” ou “d’hyperactivité”, ce
ne sont nullement des obligations incontournables
mais bien souvent la multiplication
et la diversification des loisirs.
Il s’agit donc bel et bien ici d’un choix.
On fait le choix de privilégier la télé, la
console de jeux ou le shopping vestimentaire
au détriment de la cuisine,
pourtant vecteur du plaisir gustatif et de
la convivialité familiale ou amicale mais
surtout, comme nous venons de le voir,
vecteur de la santé.
Autre objection à la consommation de
produits frais et locaux : leur prix !
Encore une fois, ce n’est pas
une justification mais seulement
une mauvaise excuse
quand on connaît le prix des
plats préparés ou surgelés qui
sont l’ordinaire de beaucoup
de nos compatriotes.
Par ailleurs la part du
budget des français consacrée
à l’alimentation n’a
jamais été aussi basse. Elle
a baissé de moitié en 45 ans,
passant de 25 % à 12 % en
2006. Là encore il s’agit d’une
question de choix, on privilégie
d’autres postes budgétaires,
parfois totalement
dérisoires et inutiles du style
écran plat ou troisième téléphone
portable, plutôt que
l’achat de produits alimentaires
de qualité.
C’est donc, comme toujours, par nos
actes et gestes quotidiens, par la cohérence
entre nos discours et nos modes
de vie et par l’incarnation concrète d’une
alternative possible que nous pourrons
avoir de l’influence sur cette question,
comme sur beaucoup d’autres d’ailleurs.
Nous sommes des militants politiques.
Et qu’est-ce qu’un militant politique si ce
n’est quelqu’un qui oeuvre pour la promotion
de la vie, de la vie bonne ? Et c’est
au nom de cette vie bonne que nous
devons également être, au sens le plus
noble et le complet du terme, des militants
écologistes.
Pierre Chatov
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