Tous drogués ?

"Je suis la route droite"

Comment un mouvement prônant des valeurs positives et un mode de vie sain (refus des drogues, de l’alcool, du sexe sans sentiments) peut-il en arriver à être classifié comme un gang par la police de Reno dans le Nevada* ? Petite histoire d’une philosophie de vie issue d’un courant musical, d’une chanson même, et ayant essaimé partout dans le monde. Le Straight Edge, une révolte contre le monde moderne ?

Enfin, je peux penser !

Le mouvement Straight Edge voit le jour au sein de la scène musicale hardcore (dérivé plus rapide et agressif du punk-rock né aux USA).
À l’origine il s’agit simplement d’une chanson du groupe Minor Threat qui réagit aux attitudes autodestructrices constatées chez les "kids" dans les concerts. Mais rapidement le groupe est lui-même dépassé par ses fans et ce qui n’était qu’un texte devient un véritable manifeste pour une partie du public. Les règles qui vont servir de base à ce qui est en train de devenir un mouvement  vont aussi être trouvées dans une autre chanson de Minor Threat, Out of Step, dont le refrain proclame : "Don't smoke, Don't drink, Don't fuck, At least I can fucking think". Les bases sont posées : refus de l’alcool, des drogues (le "Don’t smoke" faisant surtout référence à la marijuana, bien que le tabac soit aussi considéré comme une drogue dans le Straight Edge) et de la débauche sexuelle.
Sur ce dernier point, il existe des divergences de vue ou d’interprétation. Pour la majorité il s’agit de refuser les rapports sexuels en-dehors de sentiments ou d’une réelle relation. D’autres vont plus loin et prônent l’abstinence avant le mariage (ce type de comportement étant plus largement répandu aux USA, en-dehors même du mouvement Straight Edge).

Rapidement, une image va être associée au Straight Edge, le mouvement devenant presque "branché". Les Straight Edge d’un printemps - s’associant au mouvement pour "faire bien" - vont d’ailleurs faire l’objet de plusieurs chansons, les plus intègres considérant que l’engagement doit être total. C’est aussi ce type de réflexions qui amènera ensuite certains d’entre eux à se diriger vers une voie plus radicale dont nous reparlerons plus tard. Le symbole  "X" va aussi être associé au Straight Edge, souvent par trois ("XXX" pour l’alcool, les drogues et le sexe) et Straight Edge va ainsi être souvent résumé en "SxE". L’origine de ce symbole vient du X tracé sur la main des jeunes de moins de 21 ans dans les concerts, signifiant que ceux-ci n’ont pas le droit d’acheter de l’alcool.

Bien que nous ayons vu à quel point son groupe a influencé le Straight Edge, Ian MacKaye (chanteur de Minor Threat) refuse pourtant d’être considéré comme le fondateur du mouvement et affirme que Minor Threat n’était pas un groupe SxE : "Je pense que l'idée du straight edge, de la chanson que j'ai écrit, et de l'interprétation qui en a été faite, a été déformé par certaines personnes. Ils ont modifié, avec leur fondamentalisme, le vrai message, qui dans mon esprit, était qu'on devrait permettre aux gens de vivre leurs vies comme ils le veulent. Généralement, je pense que la plupart des personnes qui s'identifient avec cela sont juste de bonnes personnes, qui ont essayé de faire quelque chose de bien de leurs vies, et que c'est une honte qu'elles doivent souffrir le genre de stigmate que d'autres ont collé à cette attitude. Mais pour ce qui en est devenu un mouvement, ou autre chose car ce n'est pas vraiment un mouvement pour moi, je ne l'ai jamais conçu."

La seconde vague

La première vague (avec des groupes comme 7 seconds, Negative FX) s’essouffle assez vite et il faut attendre l’arrivée du courant "youth crew" emmené par le groupe Youth of Today pour constater un réel renouveau. La plupart de ces groupes vont ajouter les idéaux végétariens et "vegan" (refus de la consommation de toute substance liée à l’exploitation des animaux) à l’apport initial du Straight Edge. Le groupe Refused, en Suède, a amené une véritable explosion du SxE et du véganisme en y alliant aussi une conscience sociale de type libertaire.
Les années 90 vont marquer le début d’une autre phase pour le mouvement qui va prendre une véritable ampleur internationale avec des milliers de groupes se reconnaissant comme Straight Edge. De gros labels comme Roadrunner ou Victory Records vont aussi produire des groupes SxE, participant à cette popularisation. Parmi les groupes majeurs on peut citer Snapcase, Erth Crisis, Strife, Ten Yard Fight, 25 ta life. Certains d’entre eux se placeront même dans les charts (NDLR : "Meilleures ventes") américains. Cette commercialisation du mouvement va aussi entraîner des dissensions, certains voulant rester dans la logique du DIY (Do It Yourself) cher à la scène punk et refusant l’immersion des majors du disque dans leur scène. Cette période va même voir le SxE se répandre en-dehors de la scène hardcore et des groupes pratiquant d’autres types de musique vont se définir comme Straight  Edge. Ce fut notamment le cas du DJ Moby (qui chantait dans un groupe punk plus jeune).

Radicalisation, dérive violente

Une frange du Straight Edge a connu une radicalisation connue sous le nom de "hardline" (littéralement la ligne dure). À la base du hardline on trouve la formation Vegan Reich, qui deviendra plus tard Vegan Jihad quand ces membres vont se convertir à l’Islam. Ils ne seront imités en cela que par peu de personnes… Pour le SxE hardline, le refus de la débauche devient le refus du sexe avant le mariage et l’hostilité à l’homosexualité, le respect de la vie devient la participation au mouvement pro-vie à travers des actions contre l’avortement, et le refus des drogues devient la chasse aux dealers dans les rues (de Reno par exemple…) ou le tabassage en règle des jeunes consommant des drogues dans les concerts.

Aussi "moderne" et mondialisé soit-il, le mouvement Straight Edge constitue un véritable exemple de philosophie de vie né (là où on ne l’attendait pas) en réaction au nihilisme et à la décadence ambiante. Et, malgré toutes les critiques que l’on pourrait développer, peut-on reprocher à des jeunes d’essayer de s’extraire de la pourriture ambiante pour tenter de suivre la route droite ?

Philippe Vardon

* Reno Gazette Journal du 30 mai 2005
** Interview récente au site scenepointblank.com

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