
L’enjeu révolutionnaire
des classes moyennes
Beaucoup
des commentaires, qui ont particulièrement abondé
tout au long de cette interminable campagne présidentielle,
ont évoqué pour telle ou telle raison le vote
des classes moyennes ! Ce terme sociologique fut mis à
peu près à toutes les sauces, soit parfois pour
dénigrer une petite bourgeoisie frileuse et réactionnaire,
soit au contraire pour vanter la dignité silencieuse
d’une majorité laborieuse, oubliée et
négligée. Pourtant, aucun des journalistes,
intellectuels ou analystes hexagonaux qui glosèrent
abondamment sur ce sujet n’ont jugé bon de définir
qui sont précisément ces fameuses classes moyennes.
Pourtant, ces classes insaisissables, sans visage, aux contours
flous renvoient à une réalité bien éloignée
de celle qu’on accole généralement à
la petite bourgeoisie. Eclaircir cette équivoque est
donc essentiel si l’on désire réellement
palper l’essence active de ces couches sociales et comprendre
l’influence centrale qu’elles exercent sur la
société contemporaine.
D’une certaine manière, cette catégorie
sociale incarne les valeurs même de la modernité.
C’est en son sein qu’a germé la génération
de mai 68 qui est venue bousculer l’ancien ordre patriarcal
et terrien de la France gaullienne. Mais bien avant de Gaulle,
les leaders de la Commune, eux aussi, en étaient largement
issus. Rappelons aux dubitatifs qu’un très grand
nombre des communards étaient en fait des artisans
indépendants soutenus par leurs employés. Pour
comprendre le radicalisme ouvrier du XIXe siècle, il
faut l'interpréter comme la réaction d'un artisanat
luttant pour sauver « son art » contre l'industrialisation
dans l’espoir de freiner la prolétarisation de
sa condition. Ceci explique, comme le rappelle Christopher
Lasch, pourquoi à l'époque les travailleurs
« n'adhéraient plus aussi facilement aux idéologies
de la lutte des classes, s'identifiaient souvent au producteur
de la classe moyenne, et dirigeaient une si grande partie
de leur colère, non contre leurs employeurs mais contre
les banquiers, les spéculateurs, les monopoles, et
les intermédiaires ». Dans un entretien accordé
à la Nouvelle Revue d’Histoire, l’historien
Yves-Marie Bercé rappelle par ailleurs que les émeutes
ou jacqueries du 17ème siècle n’étaient
pas « de simples révoltes d’ordre économique
» dues à une trop grande misère et portées
par les couches populaires, mais bien plutôt des «
réactions de communautés d’habitants se
croyant menacées de perdre leurs biens et droits. Ces
groupes sociaux n’étaient pas misérables,
ils possédaient même le modeste niveau d’aisance
de biens tenants ou de gens de métier ». Depuis
toujours, les classes moyennes ont donc été
le moteur des changements sociétaux et des mouvements
de contestation. Lorsqu’elles sont portées par
une forte dynamique d’enrichissement, elles sont le
conducteur par lequel se propagent les discours progressistes
et les idéaux d’émancipation. A contrario,
lorsqu’elles sont aspirées dans une spirale de
stagnation ou d’appauvrissement, elles deviennent le
vecteur des valeurs conservatrices et du recours national.
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