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Péguy l’inclassable

Charles Péguy est sans nul doute une des figures intellectuelles les plus emblématique du 20ème siècle. Peu d’auteurs décents peuvent ignorer l’audace d’un style volontairement répétitif qui martèle lignes après lignes soit les critiques les plus acerbes sur son temps, soit les plus belles métaphores poétiques. Pourtant Péguy est mal connu. On lui prête à peu près toutes les opinions et intentions mais rarement frappe-t-on dans le mille.

Charles Péguy est né à Orléans en 1873 dans une famille de petits artisans. Très vite orphelin de père, il sera élevé par sa mère et sa grand-mère dans la foi catholique sous la protection de Jeanne d’Arc, la sainte patronne de la ville. Excellent élève, il obtient une bourse qui l’autorise à passer son baccalauréat. Il part ensuite pour Paris, au lycée Lakanal pour préparer le concours de l’Ecole Normale Supérieure. A Paris, en même temps qu’il s’éloigne du catholicisme, il découvre le socialisme. Ce n’est qu’après plusieurs tentatives infructueuses, ayant pris le temps d’accomplir son service militaire (il demeurera lieutenant de réserve), que Péguy entre en 1895 à la rue d’Ulm. Là, son engagement politique prend tout son sens. Il y rencontre Lucien Herr, bibliothécaire et éminence grise du socialisme français, et par son intermédiaire, Jean Jaurès. Péguy ne se plaît pas à l’École Normale Supérieure, il en démissionne deux ans plus tard afin d’ouvrir une librairie. Ces années sont marquées par l’affaire Dreyfus. Il fait le coup de poing pour défendre les professeurs dreyfusards pris à parti par les ligueurs. Cette période de formation va marquer durablement la pensée de Péguy. On y voit semées toutes les graines de ses critiques futures : critique de la bourgeoisie, du socialisme, de l’université, des réactionnaires, du capitalisme. Après de nombreux remous et diverses ruptures, en particulier avec Jaurès, Péguy fonde ce qui va constituer le support majeur de son œuvre et de son rayonnement intellectuel : Les Cahiers de la quinzaine. Ce bimensuel fonctionnant selon le calendrier scolaire, de septembre à juin, est publié sans interruption de 1900 jusqu’à la mort de Péguy en septembre 1914. Dès le début de la guerre, le lieutenant Péguy tombe sous les balles allemandes.

A l’heure actuelle, en particulier en France, chaque publication d’ouvrages sur Péguy donne l’occasion à un déchaînement de haines et de passions. Péguy est un auteur qui prête à la controverse voire qui est controversé. C’était déjà le cas de son vivant. Sa mort au champ d’honneur a gommé une partie de son œuvre pour ne laisser la place qu’au défenseur du christianisme et au héros national. Barrès, puis de Vichy ne se sont pas privés d’utiliser Péguy à des fins qui s’opposent sans conteste aux aspirations du directeur des Cahiers. L’historien Zeev Sternhell ou notre BHL national ont fait de lui un précurseur du fascisme. Certes, il n’y a jamais de fumée sans feu mais pas dans le sens que l’on peut le comprendre habituellement. Si Péguy fascine et appelle à la lecture, c’est surtout parce qu’il ne tombe pas aussi facilement dans le piège des catégories. Il est ainsi tour à tour nationaliste, catholique, anticlérical, anarchiste, socialiste, anti-capitaliste mais seulement au regard du lecteur.

Ce que Péguy avait compris ou pressenti avant les hommes de son temps, c’est que la modernité du haut de son piédestal de bonne conscience, tenant dans la main droite les droits de l’homme et dans la main gauche la certitude que le progrès scientifique est un gage de progrès moral, est porteuse du plus grand des dangers. En langage clair, la certitude que l’homme grâce à la science et à la politique réussira à faire du monde un monde meilleur et pour toujours est une utopie. On comprend mieux dès lors sa méfiance du socialisme bien-pensant, du prétentieux communisme qui réduit la nature humaine à des rapports sociaux, des libéraux persuadés que le profit apporte le bonheur aux gens.
Ce que Péguy nous lègue, c’est cette méfiance dans ceux qui prétendent détenir la vérité mais loin du cynisme d’un Nietzsche qui nous voit tous condamnés soit à vivre dans le néant soit à nous élever comme surhomme au prix d’un état de guerre perpétuel, Péguy nous enseigne l’espoir car, dit-il, même dans les heures les plus noires, un saint ou un héros ne manquera pas de surgir pour changer la donne et ainsi désobéir à l’histoire déjà écrite par les pseudo porteur de vérité.

Pierre SANSCHAGRIN