
LA PUB, VISAGE D’UN TOTALITARISME
MARCHAND
1 PUBLICITE ET RELIGION DU BONHEUR
La religion du bonheur conquiert le monde, imposant un modèle
de vie aux six milliards d’êtres humains. Etre
heureux est a priori très simple : il suffit de consommer
et de paraître. Que les trois quarts de l’humanité
restent à quai est accessoire : leur seule aspiration
est de devenir semblables au quart actuellement triomphant.
Pour recruter des disciples, la religion consumériste
peut s’appuyer sur la publicité. Omniprésente,
des plages opulentes aux favelas, elle déploie ses
icônes comme autant de batteries de missiles ou d’images
pieuses. Objectif : des êtres humains figés dans
le bien-être ou sa recherche, dépouillés
de leur identité, au service du Veau d’or.
L’obligation du bonheur est encore un produit typique
de l’idéologie des Lumières. Le monde
chrétien classique insistait surtout sur l’au-delà,
tout en ne niant pas l’importance du déploiement
d’un type humain organique dans l’ici-bas. Suite
aux révolutions laïques des 18ème (française)
et 19ème siècles (industrielle), l’aspiration
au bonheur a gagné d’abord la classe bourgeoise
(surdimensionnée grâce à l’évolution
du monde paysan-artisan vers une société à
dominante industrielle), puis les classes ouvrière
et fonctionnaire, lesquelles finirent par délaisser
progressivement après la 2ème guerre mondiale
les velléités révolutionnaires et étatistes
pour rallier l’idéologie du bonheur.
Autant ce goût du bonheur, de la plénitude,
a revêtu différentes formes au 19ème siècle
et dans la première moitié du 20ème siècle
- romantisme, anarchisme, retour à la terre, communautarismes
fascisants et communistes - autant la version actuelle ne
se décline plus qu’en un seul mode : consommer.
Grâce à l’évolution technologique
débouchant sur la production de masse de biens de consommation,
être heureux ne s’apparente plus qu’à
la possession d’objets et a pour conséquence
la dépossession même de la personne humaine,
son altération radicale (sur laquelle nous reviendrons)
et sa nouvelle identification archétypale à
l’homo consumans.
L’arme fatale
L’arme absolue des gourous du bonheur est la publicité.
Son rôle, insignifiant, ludique, pittoresque et artistique
même durant la première moitié du 20ème
siècle, est devenu stratégique : elle désigne
les objets du bonheur à posséder ainsi que les
types humains à imiter. C’est la loi des deux
P : Posséder et Paraître.
Les objets à posséder sont en nombre infini.
C’est bien là l’essence du système
: offrir à la possession une gamme toujours renouvelée
de produits : la durée de vie est nécessairement
limitée, la publicité faisant connaître
l’objet nouveau à l’individu consommant.
Le besoin de nouveauté, travaillé par la publicité,
est profondément ancré dans l’esprit du
consommateur. La nouveauté du produit est bien évidemment
factice – c’est la présentation du même
sous une autre forme – ou bien ce qui est réellement
neuf est parfaitement inutile mais présenté
par la publicité comme indispensable au bonheur. L’habitat
des familles post-modernes est plus un entrepôt d’objets
(gérés presque selon la méthode industrielle
des flux tendus) qu’un lieu de vie. L’ersatz d’existence
qui s’y déploie ne s’articule qu’autour
de l’utilisation de ces objets (télévision,
ordinateurs, GSM, etc…). Dans les années 60 et
70, plusieurs auteurs, tant issus de l’école
marxiste que néo-droitiste, ont avancé le concept
fertile de réification (du latin res, rei : chose,
objet) du monde et des hommes. La transformation de l’existence
en une dépendance à l’objet jusqu’à
la métamorphose de l’homme et de ses créations
en objets ou produits. Songeons aux exigences du salariat
néo-libéral - l’homme doit se vendre pour
obtenir un emploi - ou à la réduction de la
culture à un marché.
On a les modèles qu’on mérite…
Les modèles humains à imiter résument
à eux seuls l’ampleur de la décadence
tragique de l’Europe. Managers, footballeurs, acteurs,
présentateurs… Héros et saints ont disparu
depuis longtemps de l’horizon mental de l’Européen
moyen, occupant même une place de plus en plus contestée
dans les livres et musées. Les nouvelles icônes
n’ont à priori que peu de points communs. Mais
leur survalorisation médiatique est à attribuer
au fait qu’elles ont été jugées
les plus à même d’être vendues et
les plus susceptibles d’être imités. Derrière
le manager se profilent des milliers d’actionnaires
réels ou potentiels. Derrière le footballeur,
des millions de supporters susceptibles d’acheter des
produits marqués. Derrière l’acteur ou
le présentateur, idem.
En terme de pseudo-valeurs qu’ils véhiculent,
ce sont des “ gagnants ”, défenseurs des
droits de l’homme (donc non contestataires du système
en place), avec comme animal femelle accroché à
leur bras un idéal de beauté marchandisé
par les médias et qui est aussi éphémère
que les objets à posséder : le héros
d’aujourd’hui est en effet le premier destructeur
de la famille traditionnelle, sautant avec une rapidité
croissante d’une femme-objet à une autre, feuilleton
médiatique indispensable à la survie de la presse.
Ayant franchi les derniers interdits qui valaient jadis dans
toute société traditionnelle (prostitution,
pédophilie, inceste, homosexualité), le héros
peut aussi nous gratifier de l’une ou l’autre
bizarrerie comportementale ; on attend avec impatience le
cap zoophilique.
En terme d’apparence, les “ stars ” sont
des modèles à imiter. A grand renfort de publicité,
l’individu peut disposer, par l’achat, des produits
et des moyens qui vont lui permettre d’approcher le
physique idéal ou d’adopter les mêmes attitudes,
la même gestuelle, les mêmes vêtements.
Un acteur se présente à Cannes avec une serpillière
sur le crâne : dans les jours qui suivent, des milliers
de consommateurs se pareront ainsi…
Concept récent qui illustre la capacité de
renouvellement du système consumériste : même
l’individu le plus insignifiant peut demain via les
médias et la publicité devenir l’objet
d’un culte (star academy, téléréalité,
etc…). L’événement passé,
la personne starifiée est recyclée quelques
mois encore comme présentateur dans d’autres
émissions de téléréalité
ou de jeux. L’univers publicitaire dévore ses
enfants mais en engendre toujours d’autres.
Imiter
Outre le besoin de nouveauté –
qui n’est pas une caractéristique intrinsèque
de l’homme – le système totalitaire de
la publicité s’appuie sur un besoin bien plus
fondamental de l’animal humain et en fait un formidable
mécanisme d’expansion : l’imitation du
comportement d’autrui. Dans l’empire consumériste
cela devient uniquement : s’approprier par imitation
ce que l’autre possède. Ce désir ne pouvant
s’assouvir que marginalement par le vol dans une société
policière ; l’achat d’objets identiques
à ceux possédés par l’autre permet
par contre d’assouvir ce besoin. On connaît bien
l’argument publicitaire : “ Déjà
1 million d’Européens ont choisi telle voiture,
telle chaîne satellitaire… ”.
La dégradation fait penser aux réflexions guénoniennes
du “ Règne de la Quantité ”. L’imitation
du héros, du saint de la société organique
traditionnelle, s’est dégradée en la possession
matérielle et en l’imitation de types humains
véhiculant ce matérialisme.
Répéter
La publicité base aussi son efficacité sur
la technique de répétition, qui relève
en fait de la propagande, démontrant ainsi que les
maîtres d’œuvre de la machine publicitaire
sont mus par une véritable idéologie. La répétition
se traduit par une omniprésence de la bonne parole
consumériste. Rien n’échappe – jusqu’aux
journaux de classe et aux revues culturelles – à
la fureur publicitaire (en mode sonore, textuel ou visuel),
dévoreuse d’espaces. L’envahissement spatial
est équivalent à celui qui existait dans les
idéologies productivistes collectivistes du XXème
siècle. La religion de la consommation bienheureuse
a ses lieux de culte, supermarchés surdimensionnés
où l’ouaille vient écouter et lire la
bonne parole publicitaire et acquitter le prix du bonheur.
L’Eglise était au centre du village, se voyait
de loin et annonçait les offices sur un rythme sonore
qui semblait éternel. Aujourd’hui, le supermarché
est au centre de la ville, se voit de loin et annonce par
le biais des boîtes aux lettres toutes les faveurs qu’il
dispense chaque semaine aux heureux “consumants“.
Officiants
Toute religion a sa liturgie (publicité), ses modèles
(managers, saltimbanques…) mais aussi son clergé.
La religion du bonheur regorge d’officiants : présentateurs,
journalistes, photographes, agences de marketing et/ou organisatrices
d’événements, sociétés de
production… sans oublier la totalité du monde
politicien et économique et la plus grande partie du
monde universitaire qui apportent leur caution morale à
la démocratie marchande. Ces personnages n’ont
pas la moindre opinion si ce n’est celle vendue par
le système. Ils ne peuvent et ne savent annôner
que les dogmes de la consommation joyeuse. La publicité
leur est consubstantielle. Elle a existé pour eux de
toute éternité. Ils sont les premiers à
vanter la nuit des publivores, “event“ tristement
réel et reflet de l’addiction pour les réclames
dont on célèbre même les qualités
artistiques à grand renfort de prix. Parvenus au bout
de leur propre déréliction, les officiants se
mettent eux-mêmes en scène dans les centaines
de revues axées sur le consumérisme, multipliant
pseudo-interviews et autres “coming out“ grassement
rémunérés et relevant toujours une justification
éthique à leur transparence, notamment celle
d’apporter du bonheur au peuple d’en bas pour
qui le voile se lève sur un monde de plaisirs matériels
infinis, ou celle de “ faire progresser ” la liberté
de l’individu.
Bilan
Il nous reste à dresser le bilan de ce demi-siècle
de crescendo publicitaire et consumériste. Sur un plan
général, civilisationnel, c’est le parachèvement
de l’effacement progressif de la grande culture européenne
de tradition classique et chrétienne qui s’est
épanouie sur notre continent durant 2000 ans. Malgré
d’innombrables guerres, effondrements et autres périodes
chaotiques, d’un coin de l’Europe finissait toujours
par surgir, au cours de l’histoire, une nouvelle force
autochtone vivifiante et agrégative. Et si nous ne
voyons que des possibilités ténues de renouveau,
c’est parce que sur un plan anthropologique, la religion
du bonheur appuyée sur la publicité a détruit
en profondeur l’âme comme les instincts de l’homme
européen. Sa seule motivation existentielle est désormais
de vivre matériellement le plus confortablement possible
par une accumulation de biens, d’expériences
et de fausses aventures balisées par le système.
Cet égoïsme, qui s’étend souvent
artificiellement à la famille, efface toute orientation
communautaire. La nouvelle créature ainsi apparue n’a
plus de passé et pas de futur. L’idéologie
dominante s’évertue à détruire
ou rendre inoffensif tous les mécanismes de transmission
de la conscience civilisationnelle (famille, école,
religion, métiers, armée). L’homme consommateur
est donc dépossédé de cette part mystérieuse
reçue en héritage et qui le rattachait à
sa chaîne d’ancêtres. Les dernières
offensives bioéthiques visent d’ailleurs à
effacer la notion d’ancêtre. A cela s’ajoute
la transformation de l’apparence physique à force
de vouloir ressembler aux fameux modèles évoqués
plus haut. Dépossession mentale et physique se conjuguent
donc.
L’homme statique n’évolue plus que dans
le présent, aliéné jusqu’à
sa mort par l’utopie publicitaire. Ayant oublié
ou ignorant l’Histoire, l’épopée
des civilisations , il ne comprendra même pas l’effondrement
inéluctable de l’Occident marchand.
Pierre Heuvelman
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