
Sur les chemins de Compostelle…
Au moment où nos routes nationales redeviennent –
décentralisation oblige – des routes départementales,
il est des chemins communaux qui deviennent internationaux :
c’est le spectaculaire renouveau des chemins de Compostelle.
Grand consolateur de la Chrétienté durant
plus d’un millénaire, saint Jacques a attiré
des millions de pèlerins. Pas une ville, pas un village
qui n’ait sa rue Saint-Jacques, sa via San Giacomo,
sa calle Santiago ou sa Jakobstrasse. Pourtant, traverser
la France, les Pyrénées et l’Espagne entre
le Xème et le XIVème siècle, pour aller
vénérer le tombeau de l’apôtre,
n’était pas une partie de plaisir. Mais il s’agissait
alors, pour tous ces fantassins de Dieu, de gagner le Paradis.
A cheval ou à pied, seul ou en groupe, le pèlerin
rejoignait le point de rassemblement de Tours, de Vézelay,
du Puy ou d’Arles. Coiffé d’un large chapeau,
vêtu d’une longue cape descendant jusqu’au
sol, un chapelet à la ceinture et une besace sur le
dos, il s’appuyait sur son bâton pour soulager
ses pieds blessés dans ses souliers.
Les itinéraires sont innombrables, l’orientation
difficile, les chemins peu sûrs, les gués et
les ponts rares et la montagne abrupte, mais lieue après
lieue, malgré l’inquiétude et la fatigue,
en dépit de la pluie et du vent, le pèlerin
avance vers Saint-Jacques de Compostelle qui représente
pour lui une porte ouverte sur le ciel. Il l’atteint,
c’est l’extase, le repos, puis le retour joyeux
vers son pays, une coquille sur son bourdon. Il connaît
le chemin…
Soudain, plus rien. Plus personne ou presque sur le chemin…Les
révolutions, les guerres, l’oubli, que sais-je
encore ? Les siècles passent et l’herbe pousse.
Les chemins disparaissent. Il faut attendre la fin du XXème
siècle pour constater un renouveau.
Alors que rien ne le laissait prévoir, voici que le
chemin connaît un nouvel essor. Laissant pour un moment
l’univers des moteurs et des médias, des pèlerins
de tous les pays marchent à nouveau vers la mer, suivant
jusqu’en Galice le soleil couchant et les étoiles
qui scintillent. Et le miracle s’accomplit. Pour eux,
le temps s’arrête, leur redonnant la mesure du
matin et la mesure du soir. Le chemin remplit son office,
transmettant en silence son message de foi, d’espérance,
d’effort solitaire et de recherche d’un idéal.
Constatant sa fréquentation, l’Europe s’émeut,
identifie les chemins, les balise avec un emblème commun
et restaure le patrimoine situé aux alentours. En mettant
ses pas dans les traces de tous ceux qui l’y ont précédé,
le pèlerin d’aujourd’hui ressemble étonnamment
à celui d’hier. Le gore-tex a remplacé
la bure, les chaussures sont plus souples, mais les ampoules
sont encore nombreuses et tout aussi douloureuses, et le sac
scie toujours les épaules.
Seule récompense matérielle du nouveau jacquet,
la Compostela ne suffit pas à expliquer ce nouvel engouement.
Ils n’étaient que 120 à la recevoir à
Santiago en 1982 et près de 100 000 vingt ans plus
tard. A Saint-Jean-Pied-de-Port, où les pèlerins
sont accueillis et comptabilisés avec soin, on en a
compté 1264 en 1996, 3271 en 1998, 10444 en 2000, 17241
en 2002, plus de 21 000 en 2004. Il y a presque autant de
femmes que d’hommes à s’élancer
sur le chemin : 47% contre 53%. 87% des pèlerins vont
à pied et 13% à bicyclette. Ils appartiennent
à plus de 70 nationalités différentes.
Rares sont les chemins aussi chargés d’histoire.
C’est pourquoi le marcheur qui se rend à Saint-Jacques-de-Compostelle
en ce début de vingt-et-unième siècle
ne peut rester longtemps insensible au fait de fouler un sol
marqué par les pas de millions de ses semblables. Au
fil des jours, il découvre la beauté des sites
jalonnant la voie, classée par l’Unesco au Patrimoine
mondial de l’humanité. Il découvre aussi
le dépouillement, le strict nécessaire et l’immensité
du superflu. Parti randonneur, il revient souvent pèlerin.
Et, au retour, une étoile brille dans ses yeux quand
il raconte son aventure. Alors n’hésitez pas,
par mille et un chemins rejoignez les milliers de pèlerins.
A raison de 25 km par jour, il vous faudra de 60 à
70 jours pour aller du Puy à Compostelle. Vous ne pouvez
partir si longtemps ? Faites-le par tronçons. Il n’y
a jamais que le premier pas qui coûte.
Matthias Guise
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