FAMILLE : LA VRAIE RÉVOLUTION

La famille isolée

Faite de l’engagement indissoluble d’un homme et d’une femme, de liens de sang que rien ne peut effacer, la famille est intrinsèquement riche en relations humaines. Pourtant, dans notre société, la vie familiale se heurte à un isolement social paradoxal.

C’est un constat parfois douloureux pour de jeunes parents, une expérience déroutante. Après quelques années d’une vie de couple foisonnante, pendant lesquelles ils ont rompu avec la solitude tout en multipliant les rencontres les plus diverses, ils découvrent certes la joie inestimable d’avoir des enfants mais aussi une sensation inattendue d’isolement.

On aurait tort, pour expliquer ceci, d’évoquer la fatalité de l’âge, un esprit devenu subitement casanier... Non. Il semble plutôt que ce phénomène, difficilement contournable à partir du deuxième enfant, résulte d’un environnement politique, juridique, et culturel complexe qui rejette la famille comme un corps étranger.

La famille ennemi public
Le système politique issu des « lumières » repose sur le postulat philosophique selon lequel la cellule de base de la société est l’individu. Dès lors seulement deux types de liens sont considérés comme légitimes : d’une part le contrat, négocié et révocable, et d’autre part la prise en charge directe ou indirecte de la personne par l’Etat, gestionnaire du bien commun.
Or la famille gêne parce qu’elle est tissée de liens entre personnes non conformes à cette philosophie officielle – le lien de l’amour et le lien du sang – et parce qu’elle est chargée d’une légitimité concurrente à celle de l’Etat moderne.
Inutile donc d’attendre de ce dernier un soutien sincère envers la structure familiale. De fait, on assiste au contraire à une intense activité politique et juridique hostile à la famille.

En 1999, le PACS ouvre des avantages en matière fiscale, patrimoniale et de droits sociaux aux couples non mariés, y compris homosexuels. En 2000, le délai d’avortement légal est étendu de dix à douze semaines. En 2004, le militantisme progressiste ne se satisfait plus du PACS et brandit l’étendard du mariage homosexuel. En 2005, une loi allège la procédure de divorce. La même année le congé parental est réformé... pour encourager les mères à reprendre au plus vite leur travail.

On le voit, il ne s'agit pas d'attaques frontales mais d'une guerre oblique qui conduit à la marginalisation politique de la famille, et qui consiste tour à tour :
-à tirer à boulet rouge sur des valeurs vitales pour la famille : l’engagement total et définitif (promotion du concubinage et du divorce), la valeur suprême de la transmission de la vie (avortement), la division sexuée des rôles (indifférenciation entre l’homme et la femme, le père et la mère, encouragement du travail féminin hors du foyer), l’autorité parentale (droits de l’enfant);
-à nier la spécificité du modèle familial authentique, considéré comme ni plus naturel, ni meilleur que la famille « monoparentale » ou « recomposée », voire que le couple pédéraste ou lesbien ;
-à dépouiller la famille de ses responsabilités (en matière d’éducation, d’assistance envers les anciens, etc.)

Ainsi la famille est patiemment extirpée de sa centralité sociale traditionnelle. Elle est politiquement dévalorisée et doit compter sur ses propres forces pour découvrir sa voie et suivre sa vocation.

La famille décalée et encombrante
La modernité, bâtie autour de l’individu, sécrète un environnement idéologique et technique peu propice à l’insertion de la famille. Le voisinage se referme ; les relations sont réduites à leur minimum ; on ne sait plus échanger des mots simples ; on ne croise que des gens de passage, silencieux et inquiétants. Parallèlement, et en particulier dans les grandes mégalopoles, les individus jouissent d’une extraordinaire mobilité, et d’une liberté de choix quasi illimitée pour établir des relations avec tel ou tel groupe singulier, privilégier telle ou telle activité, tel ou tel type sociologique, culturel, ethnique, religieux ou mental.
Dans ce contexte, la famille est triplement handicapée. Elle est peu mobile. Elle est composée de plusieurs personnes dont les préférences divergent. Elle est par nature « conservatrice », matrice de reproduction d’un type humain stable, et donc mal adaptée à l’expérimentation relationnelle.

Dès lors, l’individu va vivre la famille comme une tare, ou au minimum comme une gêne dans l’établissement de liens conviviaux.

La crise de l’adolescent qui veut s’émanciper est emblématique. Dans les sociétés anciennes, l'enfant était naturellement enserré dans un cadre communautaire restreint qui était à la fois mental et géographique. La famille et la communauté se déployaient en harmonie sans être remises en cause par la proximité tangible d'un contre modèle concurrent. Aujourd’hui, la famille est larguée au milieu d’un univers constellé de possibilités relationnelles innombrables offertes à l’individu qui voudra les saisir. L'éducation des enfants et leur maintien dans le giron familial devient un subtil jeu psychologique mêlant tolérance, autorité, chantage affectif et persuasion. Désormais, il faut convaincre, convaincre que notre modèle est bien le meilleur.

Mais la famille n’est pas encombrante que pour l’adolescent. Elle l’est pour les parents eux-mêmes. Nous retrouvons là les jeunes parents évoqués plus haut qui éprouvent le sentiment d’être brusquement coupés de leur réseau relationnel. Car, célibataires puis couple sans enfants, ils ont fait un grand usage de la sociabilité courante, formatée pour les individus.

J’ai en tête l’exemple d’un couple de ma connaissance dont le grand souci est d’avoir des « activités » (sport, danse, vacances originales, etc). Dans leur jeunesse, ils ont eu « la chance de pouvoir faire des activités ». Désormais parents, ils veulent poursuivre ces activités, tout en permettant à leurs deux enfants de faire de même. En résultent un programme surchargé, des trajets continuels, des loisirs qui séparent... bref, un écartèlement essoufflant de la cellule familiale reposant évidemment sur d’excellentes intentions... et sur la peur de l’isolement qui guette.

Les loisirs, le travail et l’école, les actes quotidiens ou exceptionnels – l’hospitalisation par exemple –, la vie sociale presque entière éloigne les uns des autres les membres des familles. Ainsi ces dernières peuvent être tentées de renoncer à la partie « facultative » de la vie sociale (loisirs, vie associative, convivialité) pour préserver la vie en commun. Or l’effacement des liens sociaux extérieurs n’est jamais une bonne solution.

La famille digérée ?
L’isolement menace d’autant plus fortement la famille que celle-ci entend exister réellement en tant que famille, porteuse d'un héritage.

Compte tenu des difficultés évoquées, la famille va chercher à établir des liens privilégiés avec d’autres familles. Mais il n’est pas facile de s’entourer de familles partageant la même exigence. La dilution des valeurs et l’éparpillement des modes de vie sont tels qu’il est difficile de trouver une ou deux familles « amies », proches géographiquement, dont les enfants ont l’âge des vôtres, et dont l’horizon culturel et moral – je ne dis même pas religieux – s’inscrit dans une relative fidélité à l'horizon traditionnel.

Car à défaut d’une démarche contraire volontaire et opiniâtre, la famille est investie de l’intérieur par le contrôle social, la télévision, le flot étouffant des jouets chinois et des produits culturels de supermarché.

Vous renouez avec un ancien camarade politique, casé, père de famille. Vous ignorez qu’en franchissant sa porte, vos enfants âgés respectivement de deux et quatre ans pénètrent pour huit heures d’affilée dans un univers fait de home cinéma et de console video, dont le jeu enfantin et les références identitaires sont complètement absents... Vous repartirez déçu, convaincu que les relations familiales sont bien plus exigeantes que les relations de copains, avec au fond du coeur le sentiment amer d’avoir exploré une voie sans issue.

La conscience, la foi, la détermination peuvent permettre à des parents d’évacuer la bouillie culturelle progressiste et consumériste de leur propre foyer. En revanche, elles ne leur permettront pas de créer de toute pièce un environnement social extérieur sur mesure.

Il faut donc que la famille entreprenne un patient travail pour se tisser un réseau relationnel solide, en établissant en priorité des liens avec des familles « sûres », partageant les mêmes valeurs, le même engagement, fussent-elles éloignées géographiquement. En s’insérant également en proximité, quitte à se montrer un peu moins exigeant en matière de relations locales. Les affinités ont aussi leur importance. Mais surtout il ne faut pas perdre de vue qu’une relation de qualité est un bien précieux à entretenir et préserver.

Notons qu’il ne faut pas confondre insertion dans un tissu communautaire et marginalisation. Il serait absolument vain d’espérer vivre dans une bulle étanche, en évitant tout contact avec le monde réel.

Il convient enfin, dans le prolongement du travail relationnel mené par chaque famille, de réfléchir à une traduction politique et communautariste de cette problématique. Au delà de l’idéalisation théorique de la famille, il serait bénéfique que voient le jour des initiatives concrètes (évènements festifs, lieux communautaires, associations...) favorisant l’insertion de nos familles dans un réseau protecteur indispensable à leur survie.

Laurent Lepetit



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