
Vietnam
Plus de trois cents ans de présence française
ont rendu possible une intelligence des cultures entre nos
deux pays. N’en déplaise aux tenants d’une
colonisation soi-disant source de tous les maux, il existe
une grande affinité entre l’esprit vietnamien
et l’esprit français. Au lieu d’aller voir
« Indochine » ou « L’Amant »,
nos compatriotes seraient mieux inspirés d’aller
s’en rendre compte sur place. Ce petit guide peut les
aider, du moins de Ho Chi Minh ville jusqu’à
Hué.
Pour entrer dans l’histoire de l’Indochine française,
vous franchirez d’abord le seuil de l’hôtel
Continental à Saigon. Il charme sa clientèle
depuis 1880. Puis dans la cathédrale de briques roses
où le régime a laissé les statues, vous
pourrez vous faire une idée de la ferveur et de la
dévotion des catholiques de ce pays. Dans la circulation
démentielle, vous traverserez d’un pas ferme
le flot désordonné des motos en regardant droit
devant vous, et vous arriverez sain et sauf sous le hall immense
de la poste, un chef d’œuvre d’architecture.
Au marché de Ben Than, vous profiterez de la senteur
des épices, de l’éclat des couleurs et
des cris des vendeuses. Votre pouvoir d’achat y sera
considérable et les prix souvent dérisoires.
Gardez cela en mémoire pour ne pas friser l’indécence
au petit jeu des marchandages. En visitant votre première
pagode, vous verrez qu’il y a autant de touristes que
de fidèles, mais que ces derniers n’ont pas un
regard pour les premiers. Le sentiment religieux est décidément
très fort chez les Vietnamiens ! Vous irez ensuite
à Tay Ninh pour avoir une idée de la liturgie
délirante d’une secte qui vénère
à la fois Confucius, Descartes, Jeanne d’Arc
et Victor Hugo. Après l’esprit vient la matière,
ce sera au tour des laqueurs de vous montrer en souriant leur
savoir-faire millénaire. A les voir ainsi travailler,
sans souci du temps qui s’écoule, vous vous sentirez
loin, très loin de la planète France.
Prenez la direction du nord. La route est un vaste chantier,
partout des constructions nouvelles montrent la vitalité
du pays. Voici d’abord les hévéas. Par
leur monotonie, ces forêts algébriques indisposent
ou enchantent. Plus loin, la fumée noire d’une
sucrerie sort d’une cheminée de briques tandis
que les fruits du dragon, couleur de jade en attendant le
rubis des fruits mûrs, vous intrigueront par leurs formes
curieuses. Partout le paddy sèche empiétant
sur la route. Dans le port de Phan Thiet, vous ne distinguerez
pas les bateaux des maisons, tant les rangs sont serrés.
Après les rizières et les dunes, vous grimperez
dans la montagne et vous serez surpris en arrivant à
Dalat, par la beauté du site et la douceur du climat.
Mais la guerre a fait table rase de la faune et de la flore.
Reste le damier coloré des jardins en terrasses cultivés
par les maraîchers, comme au temps des Français.
Vous redescendrez sur Nha Trang : c’est la baie de Rio,
béton en moins avec un faux air de Nice car le site
pittoresque en a tous les atouts : le soleil, la mer, la plage
et la corniche…Ici, la France est à l’honneur
et les Vietnamiens vénèrent Alexandre Yersin,
l’inventeur du vaccin contre la peste, des rues et des
collèges portent son nom. Qui le connaît en France
? La vieille ville de Faifo, devenue Hoi An, a conservé
son charme malgré les boutiques touristiques, car les
maisons du 18ème sont authentiques, le pont japonais
intact et le marché charmant où les sampans
accostent. Le bruit, les couleurs, les odeurs et les gens
sont tout le charme de l’Asie. Hué vous apparaîtra
comme une ville délicieuse mais secrète. Vous
la visiterez pas à pas. Après la citadelle,
la rivière des Parfums et les tombeaux royaux, vous
serez forcément plus sensibles à l’originalité
de cet art vietnamien qui réside dans un équilibre
subtil entre l’architecture du cadre de vie et l’harmonie
de la nature.
Mais lorsqu’en vous montrant leurs somptueuses sépultures,
votre accompagnateur vous vantera les mérites de ces
empereurs-poètes, capables de soumettre aux caprices
de leur fantaisie aussi bien la nature que les hommes, ayez
cependant une pensée pour le martyre dans ces lieux
mêmes, de tous ces pères des Missions étrangères
de la rue du Bac. Enfin au centre de la ville, le dos à
la rivière, vous passerez devant un monument qui ressemble
au portique d’une sépulture royale, il s’agit
de l’ancien monument aux morts français et vietnamiens
de 14-18 dont toutes les inscriptions ont été
recouvertes d’une épaisse couche de ciment. Accordez-lui
cinq minutes de votre temps. Le temps et la vie de ceux dont
les noms sont cachés se sont arrêtés pour
vous.
Mathias Guise
|

|