FOOT ET VIOLENCE !

Hools & Ultras, les racines du mâle !

Genèse, jeunesse

Alors que le supportérisme jusqu’au-boutiste se développe dans la deuxième moitié des années 1960 en Angleterre comme en Italie, il faut attendre l’horizon des années 1980 pour qu’il s’étende aux stades français. De nombreux auteurs estiment que le développement du mouvement ultra est une réponse à l’évolution et à la professionnalisation du football moderne. Modérément imprégnée par la « culture foot » (nous étions bien avant le Mondial 98), la France a donc dû attendre quelques années de plus que ses voisins européens pour voir fleurir ces groupes ultras. La réappropriation des tribunes et la manifestation exacerbée de l’attachement à l’équipe s’expliquent par l’éloignement progressif des joueurs, du club et du public ; séparation vécue par les fidèles comme une sorte de confiscation et de frustration. Le philosophe Jean-Claude Michéa argue à ce sujet : « […] Les contestations les plus profondes et les plus radicales de l’évolution du sport moderne sont ordinairement le fait des amateurs eux-mêmes. » Ces considérations peuvent être rapprochées de la lutte menée par les ultras à travers toute l’Europe contre l’implantation de places assises dans leurs tribunes car le fait de supporter leur équipe debout est une preuve de fidélité et de profond soutien. Les ultras revendiquent avec fierté ce comportement et n’ont de mots assez durs envers les « autres » spectateurs des tribunes voisines (à qui d’ailleurs on confisque souvent le statut de supporters). En France, c’est à Marseille que l’on voit se créer le premier groupe ultra officiel avec le Commando Ultra 84 (CU 84). Suivront la saison suivante, les célèbres Boulogne Boys 85 -agissant au sein du non moins célèbre Kop de Boulogne du Parc des Princes – et la Brigade Sud Nice 85 (BSN 85) qui s’établit dans les travées de la tribune populaire située au sud du stade du Ray. Ces trois groupes sont aujourd’hui encore en activité et tirent une grande fierté de leur ancienneté. Peu à peu, tous les clubs du football professionnel français ont vu se développer dans leurs tribunes un ou plusieurs groupes. La date de la création des groupes est quasiment toujours stipulée dans les appellations ultras, c’est bien moins souvent le cas dans les « firmes » qui sont davantage présentes dans le Nord de l’Europe et se réfèrent au « modèle anglais ». Voyons donc quelles sont ces différences existant entre les deux foyers de naissance du mouvement supporter…

Deux modèles différents

L’appellation ultra est souvent utilisée pour marquer la différence avec le mouvement hooligan, venu de Grande-Bretagne et réputé beaucoup plus violent, attachant moins d’importance aux chants et chorégraphies dans les tribunes. Le hooliganisme est surtout apparu sur la scène médiatique lors du drame survenu au stade du Heysel à Bruxelles, le 29 mai 1985. Des incidents entre des supporters de Liverpool et de la Juventus de Turin avaient causé la mort de 39 personnes, avant le début de la Coupe d’Europe des Clubs Champions. Dans le DVD consacré en 2003 à la Brigade Sud, Tchoa, l’un des principaux dirigeants du groupe (il assume le rôle de « capo », faisant chanter toute la tribune, à domicile comme en déplacement, perché sur le grillage et tournant le dos au terrain) tiendra les propos suivants : « Je suis un ultra, le plus important pour moi c’est la performance au niveau de la tribune ». Dans son livre de référence « Génération Supporter », le grand reporter Philippe Broussard indique ainsi : « Les supporters européens sont désormais plus ou moins répartis en deux catégories. D’abord, les fidèles au modèle anglais (chants, ripaille et, parfois, violence) : ils se trouvent surtout en Europe du Nord (Belgique, RFA, Pays-Bas). Ensuite, les adeptes du modèle italien (spectacle organisé, groupes structurés, fumigènes, drapeaux géants et, parfois, violence) que l’on retrouve plus au sud, en Espagne, en Yougoslavie ou dans le sud de la France. ». On constate ici que, contrairement à l’idée communément répandue, ce n’est pas tant le rapport à la violence qui marque la différence entre modèle italien et modèle anglais, mais l’animation et la façon de supporter l’équipe ainsi que la façon dont est organisé le groupe. Les ultras sont organisés en groupes structurés, dotés d’une direction (le directif, ou direttivo) ou chacun remplit un rôle particulier, de la gestion du matériel à l’animation de la tribune en passant par l’organisation des déplacements. Le groupe est composé de membres « cartés », qui sont de véritables adhérents, et est bien souvent constitué en association. Ils entretiennent parfois des relations (plus ou moins bonnes) avec les dirigeants des clubs, mais font en tout cas office d’interlocuteurs possibles. Comme le disait le capo de la Brigade Sud Nice un peu plus haut, pour les ultras c’est bien la performance en tribune qui importe. Ainsi, organisent-ils des animations parfois impressionnantes qui peuvent être constituées de bâches peintes, de ballons, de fumigènes ou encore de papiers tendus par tous les supporters et réalisant un motif. Ces animations sont désignées dans le monde des ultras sous le terme de chorégraphies ou tifos. Tout au contraire, les fans anglais (appellation largement plus usitée dans le monde du supportérisme que celle de « hooligan » considérée comme journalistique) ne sont pas particulièrement structurés et leurs activités en tribune sont essentiellement le chant et les mouvements d’humeur. Leurs activités violentes prennent dès lors une importance plus particulière que chez les ultras… Ces derniers sont réputés ne se battre que si l’on vient les provoquer sur leur territoire (les alentours du stade en général) mais ne pas chercher l’affrontement.

Violence

Il est néanmoins difficile de nier que la violence fait partie de l’univers du supportérisme jusqu’au-boutiste. En marge des troupes (troupeaux ?) de fans anglais, s’est développé le phénomène casual. Il fait référence à la fois à un look et une attitude. Le casual opte pour un look discret (« casual wear ») dans les années 70, pour éviter d’être repéré directement par les forces de sécurité comme les skinheads qui peuplent alors de nombreuses tribunes anglaises. Petit à petit, ce look se voulant un look de tous les jours, devient un style à part entière avec ses marques de référence et sa façon de les porter (voir encadré). Les hooligans de Liverpool, à travers leurs nombreux voyages en Europe, ramènent de nouvelles marques et sont pendant les années 70 et 80 à la pointe du look casual. Ils sont d’ailleurs aussi en pointe dans l’autre composante du phénomène casual… la violence. Les casuals se veulent discrets pour pouvoir mieux encore faire le coup de poing. Ils sont organisés en groupes assez réduits communément appelés « firmes ». Pour autant, ceux qui considèrent que les ultras seraient beaucoup moins violents que les hooligans devraient jeter un œil aux violences émaillant le championnat italien ou assister à un derby romain pour voir les haches voler entre supporters de la Lazio et de la Roma. Les incidents du championnat français impliquent d’ailleurs majoritairement des supporters ultras, le modèle british étant plus une référence qu’une influence en France. Seul le phénomène « indépendant » que connaît la majorité des grands clubs français se rapproche du hooliganisme et de la culture casual anglaise. Des groupes de supporters se forment sur des modèles se rapprochant des firmes du nord de l’Europe et tirent leur titre d’indépendants de leur absence de cartage et de dépendance pour leurs déplacements auprès des groupes ultras traditionnels. Leur but principal est l’affrontement physique avec les supporters adverses.
Néanmoins, contrairement à la lecture médiatique habituelle, la violence des groupes ultras ou des hooligans est rarement désordonnée, gratuite ou aveugle mais obéit tout au contraire à des règles assez strictes, et un certain ordre. Il est ainsi (relativement) mal vu d’utiliser des armes, hormis les ceintures qui sont souvent sorties des passants des pantalons pour être utilisées lors d’affrontements. De la même façon, le « lynchage » au sol ne fait normalement pas partie des règles de ce genre de corps à corps et il n’est pas rare de voir des ultras relever leurs adversaires. Le fair-play existe même dans ce sport quelque peu rude ! Chez ceux pour qui l’affrontement est un point essentiel, il n’est d’ailleurs pas rare que des contacts s’établissent entre leaders des deux groupes pour organiser une bagarre à l’abri de toute intervention policière. Lors de ces échanges on pourra même éventuellement indiquer aux adversaires ses effectifs, afin d’avoir droit à un affrontement en nombre égal. Dans les pays de l’est, le vice est désormais poussé jusqu’à organiser des rencontres entre firmes adverses sur des terrains vagues ou dans la forêt, et cela en dehors de toute rencontre footballistique. Les puristes sont assez critiques sur ce type de rencontres. Quoi qu’il en soit, l’observation ou la non-observation de ces quelques règles lors des rixes participe aussi de la réputation des groupes ou des firmes. Mais le groupe, que représente-t-il vraiment ?

Le groupe

C’est encore Philippe Broussard qui nous livre une précieuse interprétation de la notion de groupe : « […] Le groupe ultra est plus qu’un simple rassemblement hebdomadaire de jeunes gens de même confession sportive. Contrairement à certains supporters anglais dont la solidarité se limite souvent à l’entraide au moment du coup de poing, les Italiens conçoivent souvent leur bande comme une véritable famille. Une famille au sens sicilien du terme, dont tous les membres sont « à la vie, à la mort. » ».
Univers singulier et régi par des règles strictes, semblant pourtant floues à l’œil du profane, les travées des stades ne constituent pas moins un lieu d’étude privilégié pour qui se veut l’observateur de l’esprit de notre temps. Le chercheur Christian Bromberger, auteur de plusieurs ouvrages analysant la place du football dans nos sociétés contemporaines de Marseille à Téhéran déclare : « L’émergence de ces démonstrations turbulentes dans les virages des stades traduit un mouvement de fond de l’évolution récente de nos sociétés : l’autonomisation de la jeunesse qui s’accompagne d’une floraison de rites (vestimentaires, musicaux) spécifiques. »
Un groupe de supporters ultras est avant tout un groupe humain. Il vit, évolue, vieillit et meurt même parfois. Marqué à jamais par ses expériences, il a ses joies et ses coups durs, il rit comme il pleure. Chacun de ses membres passés et présents est porteur d’une part de l’histoire du groupe. Il n’est pas rare d’entendre des jeunes de 18 ans se raconter des affrontements survenus alors même qu’ils étaient tout juste nés. Comme dans une famille, là encore, ils assurent la transmission de l’héritage. Les plus anciens transmettent aux plus jeunes, qui à leur tour un jour transmettront à d’autres. Le terme d’anciens n’est pas ici totalement inapproprié, c’est d’ailleurs celui qui est le plus souvent utilisé pour désigner ceux qui font figure d’autorités au sein de la tribune, de la firme ou du groupe. Bien souvent, même ceux qui « décrochent » gardent un œil sur le groupe et son évolution. Il est fréquent que certains groupes voient leur moyenne d’âge grimper en flèche à l’approche de certains matchs à risque. Ainsi, il existe une vraie hiérarchie parmi ces supporters. Il y a le directif chez les ultras, mais aussi « les anciens » ou encore « le noyau », qui regroupe de façon informelle l’ensemble des membres les plus impliqués.
Quelle que soit sa place au sein du groupe, y appartenir est une fierté et un honneur. On se doit de défendre ses couleurs par tout moyen, y compris avec ses poings vous l’aurez bien compris. L’attachement au groupe est au moins aussi important que l’attachement à sa ville ou son club. Pour certains il est même supérieur, le groupe créé pour supporter une équipe (et donc le plus souvent une ville ou un quartier) devient lui-même vecteur d’une attitude de soutien. [...]

Philippe Vardon

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