
VIE ET MORT DE JOSE STREEL
Né en 1911 à Jemeppe-sur-Meuse en région
liégeoise, José Streel ne sera élévé
que par sa mère, son père biologique issu d’un
milieu bourgeois les ayant abandonnés. Clara, la mère
du petit José, élèvera cinq enfants malgré
une très grande précarité. Ruinés,
les Streel quitteront la ferme familiale en Hesbaye pour la
banlieue liégeoise.
Très tôt, José Streel fait preuve de
réels dons pour la réflexion et d’une
grande aptitude au travail. Il suivra une scolarité
exemplaire au Collège Saint-Martin de Seraing. Élevé
dans le catholicisme et passionné par la lecture, il
participe aux activités du cercle catholique estudiantin
de son collège. Il entre ainsi en contact avec l’Action
Catholique belge. Dès le collège, Streel défend
des idées de droite traditionnelle, rejetant le socialisme
et s’appuyant sur le catholicisme de ses origines paysannes.
Il sait ce qu’est la pauvreté et la vision chrétienne
du monde l’éloigne de l’idéologie
socialiste. Durant ses humanités, Streel découvre
les grands écrivains catholiques – Claudel, Barres
– mais surtout Charles Maurras. Le jeune homme achète
régulièrement L’Action française.
S’il rejettera progressivement le nationalisme exacerbé
du théoricien français, Streel continuera à
apprécier, même après la condamnation
de Maurras par l’Église, sa critique du libéralisme
et de la démocratie et son éloge d’un
État monarchique, organique et corporatif. Streel commence
alors à rédiger une chronique hebdomadaire dans
la Gazette de Seraing. On y retrouve déjà les
grandes idées qu’il développera tout au
long de sa vie littéraire et politique : l’unité
de la Belgique, le régime libéral, le socialisme
et le communisme. En 1929, il entreprend de brillantes études
universitaires en philologie romane, complétées
d’une année de philosophie. Clara Streel, sa
mère, le soutiendra avec force durant ses cinq années
d’université, malgré les circonstances
familiales et sociales évoquées plus haut. En
1930, il découvre Léon Bloy, l’écrivain
mystique français, défenseur fougueux et exhalté
de la Chrétienté. Il s’agit là
d’une authentique conversion pour Streel, découvrant
une nouvelle dimension de la spiritualité. Avec Bloy,
Bernanos et Péguy, Streel parvient à mieux apaiser
ses colères contre la civilisation présente
grâce à la foi.
Degrelle et lui
En 1932, il publie aux Editions Rex « Les jeunes gens
et la politique » qui dénonce la politique traditionnelle
et notamment la désorganisation du parti catholique.
Son pamphlet météorique suscite des réactions
courroucées de la part de l’establishment catholique.
Pour Streel, peu importe : il a rencontré en 1931 Léon
Degrelle, le fondateur du futur Rex. Streel accepte de collaborer
aux publications éditées par Rex, à l’origine
une maison d’édition proche de l’Action
catholique. Dans un premier temps, la collaboration de Streel
sera essentiellement littéraire, dans le cadre du périodique
Rex. Mais Streel est séduit par la personnalité
de Degrelle et son ambition d’une nouvelle société
fondée sur des bases chrétiennes, loin du matérialisme
libéral et destructeur. En octobre 1935, il entre à
Rex, devenu mouvement politique. Il sera rédacteur
en chef du périodique littéraire. Streel est
rémunéré et ce salaire lui permet de
sortir sa famille des difficultés financières.
D’où sa reconnaissance envers Degrelle.
Corporatisme
Sur le plan politique, il conserve un rôle effacé.
Certains parlent de lui comme le cerveau du mouvement. Mais
sa vision du rexisme est plutôt éthérée,
mystique, très loin de la réalité politique
pratique plus glauque. Dans une série d’écrits
parus dans Rex et le Pays Réel, le quotidien du parti,
Streel développe ses conceptions : royauté,
modification radicale du Parlement, suppression des partis
politiques, réforme économique contre le capitalisme
et le socialisme pour l’instauration d’un corporatisme
vertical (les travailleurs regroupés selon leur profession)
sans tomber dans le piège du corporatisme d’État.
Par le biais du corporatisme s’épanouissent toutes
les communautés organiques de la communauté
populaire : famille, communauté agraire, communauté
d’entreprise. Une thèse qu’on retrouve
dans les encycliques sociales, auxquelles Rex entend être
fidèle. Streel regarde avec méfiance les expériences
étrangères mais est séduit progressivement
par le fascisme, tout en étant loin d’y adhérer
pleinement. Il acte cependant dès 1937 que le fascisme
n’es pas un accident mais semble inéluctable.
De plus il ne revêt pas un caractère unique mais
se marie aux spécificités de nombreuses nations
européennes.
Neutralité puis collaboration
Lorsque la guerre devient inéluctable, Streel defend
la stricte neutralité de la Belgique qui ne doit être
le jouet d’aucune puissance étrangère.
Le 10 mai 1940, les troupes nazies pénètrent
en Belgique. Officier de réserve, Streel combat à
la tête d’un peloton de canons antichars. De juin
à août, il sera en captivité à
Soest, en Westphalie. De retour au pays, il reprend ses activités
et publie dans le Pays Réel un article – «
Le Devoir de présence » - où il défend
une collaboration avec l’occupant destinée à
préserver l’autonomie et l’indépendance
du pays. Il ne s’agit pas d’instaurer un ordre
nouveau aujourd’hui en Belgique mais de créer
les conditions permettant à la population d’échapper
à la misère ou à l’esclavage. Le
bien-être de la nation implique de travailler dans le
cadre d’une Europe provisoirement allemande.
La civilisation ou la steppe
Le 22 juin 1941, les armées allemandes attaquent à
l’est. Streel croit à la naissance de l’Europe
dans les plaines de Russie. Repousser le danger de la barbarie
communiste confère à cette guerre un caractère
mystique. La mission sacrée est de maintenir les valeurs
bimillénaires de l’Occident contre l’abstraction
antinaturelle du bolchévisme.
Pendant que les volontaires wallons se battent sur le front
de l’est et en l’absence du chef, Rex se réorganise.
Streel obtient de Victor Matthijs le chef ad interim de créer
un Service Politique afin d’enfin donner au mouvement
une structure et une efficacité digne de ce nom. Le
but de Streel demeure d’encourager une politique allemande
modérée en territoire belge.
Rupture
L’engagement rexiste de Streel bascule en 1942 lorsque
Degrelle, rentré temporairement du Front de L’est
lui annonce qu’il va rencontrer de hauts dignitaires
SS ; Cette nouvelle orientation du rexisme sera entérinée
lors d’un discours en janvier 1943, puis par l’incorporation
officielle des Légionnaires wallons dans la waffen
SS le 1er juin de la même année. Pour Streel,
c’en est trop. Degrelle fait le jeux des annexionnistes
allemands au détriment d’une politique de collaboration
respectueuse de l’identité nationale. De plus,
Streel n’est pas parvenu à réformer le
mouvement qui voit les pro-SS prendre de plus en plus d’importance.
Il quitte donc Rex et ses fonctions au sein de la presse du
mouvement. Il poursuit le combat en faisant partie de l’équipe
rédactionnelle du Soir, le grand quotidien francophone,
et se fait le chantre d’une collaboration modérée,
toujours soucieuse de l’indépendance nationale.
Ses articles deviendront de plus en plus historiques, cherchant
à définir au mieux ce que peut et doit être
l’identité belge. Sous l’influence des
idées de Joris Van Severen, le leader du Verdinaso
assassiné au début de la guerre par des soudards
de l’armée française, il tente d’insérer
l’idée de Belgique dans le cadre plus vaste des
Etats bourguignons, puis du Cercle de Bourgogne de Charles-Quint
et pense trouver dans leur éclatement au 16è
siècle la source des malheurs présents.
Exil, procès, assassinat
Jusqu’à sa fuite vers l’Allemagne avec
sa famille, en septembre 1944, Streel nourrira une amertume
de plus en plus grande face à l’évolution
de la situation intérieure : radicalisation irréversible
de Rex, multiplication des assassinats par la guérilla
pro-anglaise et répression féroce. Quelques
jours avant son exil, il écrit au procureur du roi
pour lui signifier qu’il reviendra lorsqu’un ordre
légal sera rétabli et qu’il ne risquera
plus de périr du fait des violences illégales
qui vont se déchaîner. Il demeurera alternativement
en Allemagne et en Autriche mais décide finalement
de revenir et est arrêté le 3 mai 1945 à
Bruxelles. En Allemagne, il avait appris sa condamnation à
mort par contumace par le Conseil de Guerre. Ayant fait opposition
au jugement, Streel voit sa peine commuée en détention
à perpétuité mais suite à l’appel
de l’auditorat militaire, un nouveau procès a
lieu où l’intellectuel rexiste est cette fois
définitivement condamné à la peine capitale.
Malgré de nombreux témoignages en sa faveur
– absence de sang sur les mains, pas de dénonciation,
sauvetage de juifs, collaboration modérée,..-
les recours ne peuvent empêcher son exécution
le 20 février 1946. Ivres de haine et d’idéologie,
les épurateurs ne pouvaient laisser vivre un esprit
aussi brillant que José Streel. S’il avait survécu,
il aurait à n’en pas douté été
un des grands esprits de la pensée identitaire du XXè
siècle. Jusqu’au dernier jour, il rédigera
de nombreuses pages sur le monde passé et présent
et sur ce que lui inspire comme dégoût la démocratie
victorieuse. Il souligne qu’il ne regrette rien. Dans
une de ses dernières lettres à Clara Streel,
on peut retrouver cette formule simple et révélatrice
du personnage : « Je pardonne à mes assassins
».
Pierre Heuvelman
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